« Nous voulons multiplier les refuges au niveau mondial »
Agir pour protéger les biens culturels en danger
Par Julie Gaudio, journaliste RP
Bulletin 2/2026 – In Gefahr?, 15. Juni 2026Au sein de l’UNESCO, Anna Sidorenko s’engage pour déployer à grande échelle les refuges pouvant héberger des biens culturels menacés par des conflits armés. Si certains pays, à l’image de la Suisse, se sont déjà dotés de tels endroits, la pratique reste marginale en dépit d’un contexte géopolitique alarmant.
Malgré l’existence d’un cadre juridique international complet visant à protéger le patrimoine contre les ravages de la guerre, la destruction de biens culturels lors de conflits armés demeure une réalité préoccupante. Dans ce contexte, les refuges apparaissent comme une solution de dernier recours pouvant jouer un rôle essentiel dans la sauvegarde de ces biens.
Le Secrétariat de la Convention de La Haye de 1954 auprès de l’UNESCO a lancé, début 2025, un processus visant à examiner et encadrer le concept des refuges. À la tête de l’Unité des traités relatifs à la protection du patrimoine culturel à l’UNESCO, Anna Sidorenko dresse un état des lieux au niveau mondial et esquisse les principales perspectives d’évolution.

Un ancien dépôt de munitions d’environ 340 m2 est mis à disposition en Suisse comme « safe haven » afin d’abriter des biens culturels menacés par des conflits armés, des catastrophes ou des situations d’urgence. © OFPP
Existe-t-il une différence entre « refuge » et « safe haven » ?
Anna Sidorenko : Le terme de « safe haven » n’est pas défini par la Convention de La Haye de 1954, adoptée sous l’égide de l’UNESCO, pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé. Pourtant, depuis quelques années, cette notion est de plus en plus utilisée pour se suppléer à celle de refuge, qui est pourtant la seule définition régie par le droit international. Les pays utilisent l’un ou l’autre des deux termes pour désigner une même réalité. Sans changer les législations nationales, l’UNESCO aimerait clarifier ces deux définitions. Quoi qu’il en soit, conformément à l’article premier de la Convention de La Haye, les refuges destinés à abriter les biens culturels en cas de conflit armé sont considérés comme des biens culturels au même titre que les objets qu’ils abritent.
Combien de pays en proposent ?
La pratique des refuges est variable d’un pays à l’autre. Plusieurs États, à l’image de la France, n’envisagent les refuges que comme des espaces sécurisés, prêts à accueillir les biens culturels étrangers, qui seraient en danger dans leur pays d’origine. D’autres pays, comme la Suisse, prévoient des refuges pour leurs collections nationales qui sont appelés abris, en plus des refuges destinés à accueillir les biens menacés d’autres nations sur le territoire de ces dernières. Donc, pour l’instant, le nombre de refuges répertoriés n’est pas très important, d’où la nécessité de promouvoir ce concept.

Anna Sidorenko, cheffe de l’Unité des traités relatifs à la protection du patrimoine culturel à l’UNESCO.
Quels sont les objectifs de l’UNESCO en matière de refuges ?
L’UNESCO a lancé une étude juridique au niveau international, financée par la Suisse, sur le concept et le fonctionnement des refuges. Dans celle-ci, nous allons clarifier les mécanismes d’évacuation et de transfert des biens culturels vers des refuges à l’intérieur des États, mais également en dehors, pour être accueillis par d’autres États qui offriraient des lieux sécurisés. Le but est bien sûr de multiplier les refuges au niveau mondial et de mettre en place des bonnes pratiques pour l’établissement de tels lieux.
Quelles sont les conditions indispensables pour qu’un refuge puisse fonctionner ?
L’aménagement d’un refuge doit avant tout répondre aux normes de conservation. Il faut également prévoir l’évacuation des biens. Le transport sécurisé est très complexe à mettre en œuvre. Il nécessite une formation au préalable sur les manipulations des objets. Se pose ensuite la question de la signalétique. Il existe un emblème, le Bouclier bleu, défini dans la Convention de La Haye, qui permet de signaler et protéger des biens culturels. Le personnel qui accompagne le processus peut-il porter le Bouclier bleu autorisant ces personnes à manipuler des œuvres protégées ? Les militaires sont-ils habilités à apporter leur assistance ? Autant de réflexions à mener en temps de paix afin d’être prêts le moment voulu.
N’est-ce pas exposer ces biens culturels au risque d’être pris pour cibles ?
Cette question est valable pour n’importe quel bien marqué par le Bouclier bleu. Cependant, cibler un monument ou une œuvre protégée par cet emblème constitue un crime de guerre. Chaque État est libre de choisir de signaler ou non ses édifices. La Slovénie a, par exemple, apposé le Bouclier bleu sur presque chaque bâtiment historique de sa capitale. L’emblème de 1954 est vu comme une dissuasion, et par conséquent, une protection.

L’endroit choisi par la Suisse comme « safe haven » offre des conditions optimales de conservation des œuvres. © OFPP
Comment éviter un affolement général au sein de la population lorsqu’un État décide de mettre à l’abri ses biens culturels dans des refuges à l’étranger ?
Une sensibilisation en amont est nécessaire en temps de paix. Pour ce faire, il existe des programmes de préparation complets comme ceux prévus en cas d’incendies ou d’inondations. Chaque nation est responsable de communiquer sur toutes sortes de mesures de prévention des risques. L’Ukraine a notamment largement impliqué sa population dans la protection du patrimoine. Il y a eu des campagnes de protection, d’emballage et d’évacuation des collections et des monuments. En même temps, l’Ukraine a travaillé avec l’UNESCO pour mettre en place un havre culturel à Lviv permettant d’accueillir du public et le laisser s’exprimer. Dans ce cas, l’art et la culture sont un moyen de prévenir les traumatismes liés au conflit.
Comment percevez-vous l’évolution des refuges sur ces dix dernières années ?
En 2016, une Conférence internationale pour la protection du patrimoine dans les zones de conflit, placée sous le patronage de l’UNESCO, s’est tenue aux Émirats arabes unis. La Déclaration d’Abou Dhabi qui en a découlé invitait alors la communauté à créer un réseau de refuges à l’échelle internationale pour sauvegarder de manière temporaire des biens culturels mis en péril. Cette réflexion a également mené à cette collaboration très étroite entamée avec la Suisse l’an dernier. L’étude juridique que nous présenterons en décembre 2026 en sera l’aboutissement.

L’extérieur du bâtiment militaire ne laisse en rien présager les trésors qu’il peut abriter. © OFPP
Savez-vous déjà quels seront les points mis en avant ?
Cette étude mènera à des recommandations concernant les refuges, non seulement à court terme, mais aussi en vue d’actions futures que nous souhaitons développer. Il sera également essentiel de mener des tests sur le terrain, en collaboration avec différents pays et partenaires potentiels. L’objectif sera ensuite de mettre en œuvre les recommandations issues de l’étude. Ce travail et l’analyse des pratiques présentent donc un intérêt majeur, notamment pour partager avec l’ensemble des États parties les bonnes pratiques en matière de refuges.
La Suisse, pionnière des refuges
La Suisse a été l’un des premiers pays à offrir un refuge – aussi appelé « safe haven » – pour les biens culturels en danger. Depuis 2015, elle dispose d’une base légale définissant les conditions de ce refuge, qui s’appuie sur la Convention de La Haye de 1954. Un ancien dépôt de munitions d’environ 340 m2 est à disposition pour abriter des biens culturels menacés par des conflits armés, des catastrophes ou des situations d’urgence. Un accord bilatéral entre le Conseil fédéral et le gouvernement de l’État tiers règle les modalités de la garde fiduciaire des biens culturels. En outre, tant qu’ils sont sur territoire suisse, les objets culturels sont protégés contre toutes prétentions étrangères. Une équipe responsable de la protection des biens culturels à l’Office fédéral de la protection de la population gère ce refuge, tandis que le Musée national suisse assure une conservation optimale des objets entreposés. Le concept n’a cependant encore jamais été testé en pratique. Ce qui n’empêche pas la Suisse de financer, en 2026, une étude juridique menée à l’internationale portant, entre autres, sur le rôle de l’UNESCO en matière de refuges. Celle-ci sera suivie d’un atelier prévu à l’automne 2027 en Suisse, destiné à nourrir un débat approfondi sur les bonnes pratiques et usages des refuges dans le monde.